Vergisson, sentinelle de pierres : jalons archéologiques d’une colline emblématique

15/05/2026

Un promontoire peu commun pour une histoire plurimillénaire

Dominant le paysage du Mâconnais au nord de Solutré-Pouilly, la Roche de Vergisson rivalise avec la Roche de Solutré en stature et en notoriété. Pourtant, c’est un pan moins connu – mais tout aussi passionnant – de l’histoire régionale qui s’y dévoile : l’archéologie, discrète et précieuse, grâce à laquelle la colline s’est imposée comme l’un des sites majeurs de la Préhistoire française, mais aussi de l’Antiquité et du Moyen Âge.

Si Solutré évoque le fameux « mythe du grand massacre de chevaux », Vergisson, elle, a su livrer d’autres trésors scientifiques, parfois spectaculaires, parfois plus ténus mais tout aussi riches d’enseignement. Focus sur ces découvertes qui, décennie après décennie, ont fait parler les pierres.

Vergisson, berceau paléolithique : les grottes, premiers témoins

C’est au pied de la Roche, dans des grottes ouvertes en surplomb du paysage, que se situent les principaux jalons de la Préhistoire locale. Plusieurs abris sous roche, dont celui du « Grand Abri de Vergisson », ont fait l’objet de longues campagnes de fouilles dès le XIXe siècle, confirmées par des recherches suivies dans la seconde moitié du XXe siècle, notamment sous l’égide d’André Leroi-Gourhan puis de Marthe Allard (source : Bulletin de la Société Préhistorique Française).

  • Le Magdalénien supérieur (environ -17 000 à -12 000 ans) est la culture la mieux représentée, avec une abondance de silex taillés (grattoirs, burins, lamelles), d’outils en os et de restes fauniques.
  • On retrouve aussi des traces d’occupation du Périgordien (Gravettien), voire Aurignacien, témoignant que la roche a été investie par les premiers Sapiens dès les débuts de l’ère glaciaire de Würm.
  • Parmi les vestiges, les ossements de chevaux et de rennes dominent, aux côtés d’artefacts d’art mobilier – perles de craie, pointes décorées –, montrant une forte activité culturelle (source : INRAP).

Dans ces abris, les archéologues ont recensé plus de 30 000 restes osseux et plusieurs milliers d’outils lithiques. Une densité comparable à Solutré, mais marquée par des séquences plus longues d’occupation humaine, parfois intermittentes sur plus de 20 000 ans.

Vergisson, face cachée de Solutré ? Les spécificités du site

Alors que la colline voisine de Solutré fascine par son stratifié massif d’ossements de chevaux, la Roche de Vergisson se distingue par :

  • Une moindre accumulation d’os, indiquant une pression de chasse différente.
  • Le recours plus marqué aux petits gibiers (lapins, oiseaux).
  • La présence d’industries osseuses sophistiquées, notamment des harpons en bois de renne, parfois finement gravés.

Vergisson s’est ainsi affirmée comme un « habitat-refuge », moins événementiel que Solutré (où l’on suppose des chasses collectives), mais tout aussi vital dans l’économie de subsistance locale. On y pratiquait sans doute une occupation plus régulière ou saisonnière, la cueillette et la préparation des ressources en plus de la chasse.

Les grandes vagues d’occupation humaine : du Néolithique à l’Antiquité

Si l’image des chasseurs-cueilleurs domine, Vergisson ne s’arrête pas à la Préhistoire. Les fouilles ont aussi livré :

  • Des fragments de céramiques campaniformes (entre -2500 et -1800 av. J.-C.), témoignant de la présence de populations néolithisées, sans doute sédentaires.
  • Plusieurs outils agricoles (lames polies, meules à grains), associés à des vestiges de « silos » de stockage, attestent de la transformation du site en point d’ancrage pour la culture plus que la chasse.
  • Au fil de l’Âge du Bronze et du Fer, la Roche fut un lieu stratégique de surveillance, ce qu’a confirmé la découverte de postes de guet et de fragments de fibules, armes et céramiques celtiques (Bibracte/CNRS).

À l’époque gallo-romaine, la visibilité exceptionnelle de la Roche n’a pas échappé aux occupants. Des monnaies romaines, des tegulae (tuiles plates romaines) et divers objets du quotidien y ont été prélevés, prouvant que le site était intégré aux voies de circulation (axe Massalia-Lugdunum). Certains indices laissent penser à un usage cultuel périodique.

Sépultures et rites funéraires : l’empreinte méconnue du Moyen Âge

L’un des volets les plus marquants des recherches de ces dernières décennies concerne la découverte de sépultures médiévales. En haut du versant sud, des tumulus en pierre sèche, longtemps confondus avec de simples amoncellements de pierres, ont révélé vers 1987 des sépultures datées du VIe au IXe siècles.

  • Ces tombes à coffrage regorgent d’os disposés avec soin. Des restes métalliques – pointes de ceintures, boucles, fragments d’armes – renforcent l’hypothèse d’une élite locale.
  • Le caractère isolé du site en fait un probable espace funéraire privilégié, peut-être lié à une famille aristocratique ou à une petite communauté rurale (source : DRAC Bourgogne-Franche-Comté).

Cette utilisation funéraire de la Roche de Vergisson prolonge l’usage plurimillénaire du lieu, entreiosé de recul et de visibilité symbolique.

Anecdotes de fouille et « petits miracles » archéologiques

  • En 1965, une équipe d’étudiants découvre un minuscule fragment de pendeloque en ivoire de mammouth incrustée de pigment rouge – une rareté hors grotte ornée.
  • Un fragment de crâne fendu, daté d’environ -14 000 ans, exhibe des traces interprétées comme tentative de trépanation, ce qui ferait de Vergisson l’un des plus vieux témoignages d’intervention sur le crâne humain en Europe occidentale.

De multiples éléments isolés – outils en os d’oiseau, anneaux de coquillages géographiquement lointains (Atlantique et Méditerranée) – montrent l’interconnexion des chasseurs du Mâconnais avec d’autres territoires, confirmant une mobilité accrue bien avant nos modernes déplacements.

Un site classé : protection et valorisation contemporaine

Classée au titre des monuments historiques (avec Solutré) dès 1942, la Roche de Vergisson bénéficie aujourd’hui de plusieurs dispositifs de protection et de mise en valeur :

  • Surveillance des accès et limitation des fouilles sauvages : de nombreux dégradations ont eu lieu jusque dans les années 1980.
  • Programmes de recherche pilotés par la DRAC et l’Université de Bourgogne, souvent couplés à des inventaires pédagogiques.
  • Parcours de découverte sur site, panneaux d’interprétation installés avec la collaboration du Musée de Préhistoire de Solutré.

Depuis 2013, la cuvette Solutré-Vergisson est intégrée au Grand Site de France, ce qui garantit la préservation durable du patrimoine archéologique mais aussi paysager et viticole du secteur.

Vergisson aujourd’hui : pistes de recherche et restitution au public

Si les découvertes majeures semblent moins fréquentes depuis les grandes campagnes de fouille des années 1960-1990, chercheurs et bénévoles poursuivent les travaux :

  • Géoradar : des prospections non invasives promettent de révéler de nouveaux aménagements enfouis, sans dégrader le site.
  • Études de pollens fossiles : elles permettent aujourd’hui d’analyser la flore ancienne, reconstruisant l’évolution du paysage de la Roche sur plus de 50 000 ans (source : Laboratoire Biogéosciences Dijon).
  • Valorisation touristique : ateliers pour enfants, expositions temporaires, promenades guidées et documentaires télévisés (ex : « Les Grandes Enquêtes de l'Archéologie » sur France 5).

À mesure que l’archéologie progresse, la Roche de Vergisson demeure une sentinelle du temps, à la charnière du passé et du présent. Quiconque pose le pied sur ses flancs suit, sans le savoir, les pas de milliers d’humains, de la préhistoire à nos jours.

Pour aller plus loin : sources et lieux à explorer

  • Musée de Préhistoire de Solutré : incontournable pour visualiser les principales pièces exhumées à Vergisson.
  • Publications récentes : « Les Nouvelles découvertes de la Roche de Vergisson » (Bulletin Archéologique de Mâcon, 2021).
  • Grand Site de France - Solutré Pouilly Vergisson : visites guidées et actualités sur la gestion du patrimoine (solutre.com).
  • INRAP : pour des dossiers pédagogiques détaillés sur le Magdalénien et les fouilles en Bourgogne (inrap.fr).

À travers l’histoire de ses occupations successives, les découvertes archéologiques de Vergisson prouvent que ce « bout du monde », posé au bout du vignoble, fut sans cesse réinvesti, interprété, préservé. Un patrimoine discret mais fondamental pour comprendre l’âme du Mâconnais.

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