Beaux villages autour de Cluny : patrimoine, paysages et repères viticoles
Cluny occupe une position privilégiée pour parcourir le sud de la Bourgogne. L’ancienne abbaye a marqué l’histoire religieuse et politique de l’Europe médiévale...
23/02/2026
Face au vignoble, dressée à 493 mètres, la Roche de Solutré n’est pas qu’un décor photogénique. Son profil abrupt et son éperon calcaire évoquent l’échine d’un animal fossile. Pourtant, ce site emblématique du Sud Bourgogne va bien au-delà de l’image : il est depuis 1942 classé « site naturel d’intérêt national » et figure parmi les paysages reconnus « Grands Sites de France ». Ce classement n’a rien d’anodin : il est le fruit de décennies de découvertes, de combats pour la préservation et d’un engouement qui dépasse largement les frontières du Mâconnais.
Formée il y a près de 160 millions d’années, la roche de Solutré est un vestige calcaire appartenant à la grande histoire géologique européenne : elle fait partie d’une « cuesta », c’est-à-dire un relief dissymétrique issu de l’érosion, qui a laissé le front de la roche nettement découpé sur les douces collines du Mâconnais. Les sédiments marins, comprenants des bancs de coraux fossilisés, témoignent d’une époque où toute la région était recouverte d’une mer chaude (source : Géoparc mondial UNESCO du Beaujolais). C’est ce socle minéral qui a structuré l’implantation de la vigne, donnant naissance à quelques-uns des plus grands terroirs de Bourgogne sud.
Mais c’est sous la roche que se cache son plus grand secret. Dès le milieu du XIXe siècle, alors que la France s’éveille à la préhistoire, des campagnes de fouilles révèlent un charnier d’ossements hors du commun : des dizaines de milliers de restes de chevaux sauvages accumulés sur près de 10 000 ans, avec silex, outils, foyers... La « chasse à la roche » est née, mais surtout la roche de Solutré entre dans l’histoire des sciences : elle va donner son nom à une culture archéologique, le « Solutréen », datée autour de -22 000 à -17 000 ans (Paléolithique supérieur).
Longtemps, on a fantasmé la roche : les chevaux auraient, dit-on, été chassés et contraints de se jeter du haut de la falaise lors de chasses « collectives ». C’est faux : il s’agissait plutôt de chasses récurrentes dans la plaine et au pied de la roche, où les troupeaux étaient rabattus, dépecés sur place. Un mythe tenace, popularisé dans les livres scolaires et l’imaginaire populaire, mais déconstruit dès les années 1980 (voir : Jean Combier, « La Roche de Solutré », éditions Archéologique de l’Yonne, 1985).
Le classement comme site naturel d’intérêt national, dès 1942, avait d’abord un motif de protection scientifique (sauvegarder le gisement face au pillage et au tourisme naissant), mais il s’est enrichi d’une dimension symbolique puissante. La Roche de Solutré cristallise l’idée d’un « monument naturel » à la croisée des chemins : sanctuaire d’un patrimoine naturel, mémoire vivante de la préhistoire, mais aussi symbole républicain, alors même que la Bourgogne est en pleines tourmentes de l’Occupation.
La Roche de Solutré n’est pas seulement protégée sur le papier. Depuis les années 1970, le site bénéficie d’une gestion concertée, exemplaire à l’échelle nationale : acquisition foncière, limitation de la fréquentation chaotique, restauration des milieux naturels (pelouses calcaires, vignes historiques). Les associations et le Conservatoire d’espaces naturels de Bourgogne sont à la manœuvre, épaulés par l’État, la région Bourgogne‑Franche-Comté et les collectivités locales.
L’enjeu : garantir la découverte du site tout en évitant la dégradation. Chaque année, des travaux sont menés pour canaliser l’érosion due au piétinement, intégrer discrètement signalétique et aires d’interprétation, restaurer la biodiversité végétale. Solutré est ainsi un précurseur des démarches de « gestion durable », régulièrement cité en exemple au niveau national (source : Label Grands Sites de France).
Le classement national de la Roche de Solutré reflète également sa capacité à fédérer la recherche, la culture et la transmission. Avec le Musée de Préhistoire, inauguré en 1987, le site propose une immersion dans la vie des chasseurs-cueilleurs du Paléolithique, mais aussi des animations pour les scolaires, des expos temporaires ou encore des chantiers de fouilles accompagnés par l’Université de Bourgogne et le CNRS.
Pourquoi la Roche de Solutré occupe-t-elle une place si singulière ? Parce qu’elle réunit, sur un même promontoire, des strates entremêlées de patrimoine : roche mythique, écrin de biodiversité, témoin majeur de la préhistoire, icône de paysages, et lieu d’histoire contemporaine. Son classement d’importance nationale est le fruit d’une vigilance permanente, d’un foisonnement scientifique et culturel, et d’une capacité à rassembler aussi bien les curieux du dimanche que les chercheurs ou les amoureux des grands espaces. Randonner à Solutré, c’est embrasser du regard la richesse de tout un territoire, de ses vignes à ses falaises, de ses mythes à sa mémoire.
À la croisée de la Bourgogne et de l’Histoire, Solutré reste un repère incontournable – pour les passionnés de patrimoine, les familles en quête d’air pur ou les amateurs de points de vue. Sa protection, depuis plus de 80 ans, raconte la ténacité d’un territoire à faire vivre et respecter ce qui n’est pas qu’un décor mais une page majeure du livre de France.