Nature insoupçonnée : Les espaces sauvages du Mâconnais, patrimoine visible et invisible

20/07/2025

Un territoire modelé par l’homme… mais où la nature conserve ses droits

À l’évocation du Mâconnais, on pense spontanément à ses coteaux viticoles, à la lumière dorée sur les pierres des vallons, à ses villages groupés autour d’un clocher roman. Pourtant, le Mâconnais ne se résume ni à son patrimoine bâti ni à ses parcelles cultivées : une part discrète mais essentielle de son identité réside dans la présence persistante de la nature sauvage.

Si l’empreinte humaine s’est faite prégnante au fil des siècles — paysage recomposé par la vigne, le bocage, les routes —, il subsiste des reliques bien vivantes de milieux longtemps considérés comme marginaux ou de peu de valeur : forêts, prairies naturelles, combes oubliées, falaises et pelouses sèches. Ces fragments de nature, enchâssés dans un contexte rural dynamique, sont le poumon vert, le réservoir biologique et parfois l’écrin de pratiques discrètes (cueillette, observation, marche).

Difficiles à quantifier précisément, ces espaces couvrent, d’après la DREAL Bourgogne-Franche-Comté, encore près de 29 % de la surface du Mâconnais sous différentes formes (forêts feuillues, zones humides, espaces rocheux et pelouses sèches). À l’aube du XXI siècle, la question de leur place dans le paysage, des enjeux qu’ils cristallisent et des regards qu’on leur porte, ne cesse de prendre de l’ampleur.

Le Mâconnais : mosaïque d’habitats sauvages

  • Les forêts et boisements :
    • Ils couvrent environ 23 % du territoire mâconnais (source : Inventaire Forestier National 2021), majoritairement sur les pentes des monts du Mâconnais et autour de Cluny.
    • Essences principales : chêne pubescent, charme, hêtre et quelques reliques de sapinières à l’ouest.
    • Ces forêts abritent cerf, chevreuil, martre, mais aussi des espèces plus discrètes : la genette, rare félin nocturne, a récemment été observée près de La Roche-Vineuse (source : LPO 2022).
  • Pelouses calcaires et falaises du Val Lamartinien :
    • Les chaînons jurassiques - Mont de Pouilly, Solutré, Vergisson - sont réputés pour leurs « pelouses xériques », héritage du pâturage extensif, riches en orchidées sauvages (près d’une trentaine d’espèces recensées, source : CBNFC-ORI).
    • Ces milieux ouverts, souvent menacés par la fermeture du paysage (recolonisation par les arbustes), servent de refuge à des insectes rares (azuré du serpolet, zygènes) et reptiles (lézard ocellé).
  • Zones humides et ripisylves :
    • Le réseau hydrographique du Mâconnais est ponctué de tourbières relictuelles, d’étangs anciens et de berges boisées (ripisylve) le long de la Grosne, du Sornin, du Grison.
    • Des espèces patrimoniales y subsistent : loutre d’Europe (signalée en 2021 près de Berzé-le-Châtel), rainette arboricole, libellules rares.
  • Bocages et haies anciennes :
    • Loin d’être de simples aménagements agricoles, ils servent d’axes de circulation à la faune, de refuge pour l’avifaune (pie-grièche écorcheur, bondrée apivore).
    • Selon l’Afac-Agroforesteries, la Saône-et-Loire abrite près de 39 000 km de haies, dont une large part dans le Mâconnais.

Faune et flore, discrètes mais précieuses

La richesse du vivant dans les fragments sauvages du Mâconnais dépasse souvent le seul regard du promeneur. D’après le Conservatoire Botanique National de Franche-Comté, le secteur recense environ 1800 espèces végétales, dont près de 90 classées comme menacées à l’échelle régionale.

Du côté de la faune, la LPO (Ligue pour la Protection des Oiseaux) a comptabilisé sur les 10 dernières années plus de 170 espèces d’oiseaux nicheurs ou migrateurs, dont beaucoup recourent à ces espaces « sauvages » comme zones de nourrissage ou de reproduction (martinet à ventre blanc sur les falaises, engoulevent dans les clairières, milan royal en migration).

  • Orchidées sauvages : plus de 30 espèces recensées, dont l’ophrys abeille et l’orchis pyramidal.
  • Chauves-souris venues des combes boisées : 18 espèces, dont le grand rhinolophe et la barbastelle d’Europe (source : SFEPM).
  • Insectes patrimoniaux : citons le lucane cerf-volant (emblème des vieux boisements) et le cuivré des marais pour les milieux humides.

Des inventaires pointent aussi la présence de papillons très localisés tels que le damier de la succise, ou encore la spectaculaire mante religieuse sur certaines pelouses. Dans les prairies, le cortège floral traditionnel (primevères, sainfoin, gentianes) témoigne d’une continuité écologique précieuse, qui s’efface cependant face à l’intensification agricole.

L’homme et la nature sauvage : usages, tensions, renouveaux

Le rapport qu’entretient la population locale avec ces espaces a évolué : longtemps espaces délaissés, redoutés ou jugés improductifs, ils sont aujourd’hui au cœur d’enjeux contrastés, entre protection, loisirs et développement économique.

Du pâturage aux loisirs doux

Autrefois pâturées par chèvres et moutons, les pelouses sèches se refermeraient rapidement sous la friche en l’absence d’entretien pastoral — la recomposition des paysages « sauvages » est ici un héritage direct des pratiques humaines.

Aujourd’hui, l’essor de la randonnée (plus de 800 km de sentiers balisés dans le Mâconnais selon le Comité Départemental de la randonnée pédestre), l’observation naturaliste ou la redécouverte des cueillettes saisonnières — ail des ours, champignons, prunelles — reconnectent les habitants à ces milieux. Ces usages contemporains restent néanmoins tributaires d’un équilibre écologique fragile.

  • Recrudescence des passages sur certains sites sensibles (Solutré, Mont Saint-Romain) : nécessité d’instaurer des « trames de quiétude » pour la faune.
  • Initiatives de sensibilisation/écovolontariat portées par le CPIE Pays de Bourgogne : chantiers de débroussaillage, inventaires participatifs.

Pressions et menaces sur les espaces sauvages

  • Emprise foncière : l’urbanisation diffuse grignote lentement mais sûrement les abords des bourgs (extension de Mâcon, nouveaux lotissements).
  • Viticulture intensive : transformation des sols, arrachage des haies, recours aux intrants phytosanitaires impactant oiseaux et insectes utiles.
  • Changement climatique : la sécheresse de 2020 a réduit de moitié certaines mares temporaires, mettant en péril batraciens et libellules (source : Fédération Bourgogne-Nature).
  • Espèces invasives : expansion du robinier faux-acacia dans les bois clairs, prolifération de la berce du Caucase le long de la Saône.

Dans ce contexte, la préservation de la nature « sauvage » du Mâconnais repose sur une mosaïque d’acteurs : collectivités, associations, agriculteurs mais aussi propriétaires privés et citoyens.

Zones protégées et initiatives locales : des modèles inspirants

Plusieurs espaces bénéficient aujourd’hui d’un statut de protection ou d’une gestion concertée, qui favorise le maintien de leur naturalité :

  • Site classé Roche de Solutré-Pouilly-Vergisson : plus de 577 ha placés sous protection, fréquentation régulée, gestion concertée pastorale (source : Grand Site de France).
  • ENS (Espace Naturel Sensible) de la Garenne de St-Clément-sous-Valsonne : gestion participative, ouverture au public sur des sentiers balisés, inventaires faune-flore en partenariat avec le CEN Bourgogne.
  • Le réseau des mares bocagères et ripisylves du Clunisois : restauration de mares, plantation de haies anciennes (projets animés par le Syndicat Mixte du Clunisois et l'association Bocages et Rivières).

D’autres démarches méritent d’être notées :

  • Le « petit Atlas de la Biodiversité du Mâconnais » publié en 2023, issu d’un travail collectif impliquant écoles, habitants et structures naturalistes, recense plus de 400 observations citoyennes dans 39 communes (Bourgogne Nature).
  • Les balades nature guidées et ateliers (de la LPO au jardin ethnobotanique de Cluny) rencontrent un vrai succès et sensibilisent un nouveau public, notamment familial.

Regard vers demain : quelle place pour la nature sauvage dans le Mâconnais ?

À l’heure où la « sauvagerie » n'est plus synonyme de friche ou de délaissé, mais d’atout pour la qualité de vie, l’attractivité touristique et la résilience des campagnes, le Mâconnais cherche ses équilibres. Développer une viticulture respectueuse, revaloriser la trame verte et bleue, ou rendre visibles les espèces discrètes, telles sont les pistes suivies par le territoire.

Paradoxe : la nature la plus précieuse aujourd’hui est aussi celle que l’on remarque le moins au premier regard. Une nature « ordinaire », faite de coins de forêts, de talus, de haies, de jardins sauvages, qui participe à la beauté singulière du Mâconnais et à sa capacité à se réinventer autour du vivant.

À chacun, promeneur, agriculteur, habitant ou élu, de cultiver cette attention — pour que la nature en Mâconnais ne demeure pas seulement un héritage ou une réserve, mais une composante vivante et partagée du paysage de demain.

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